Praticienne de Soin énergétique

Anne Koch

 

Là où nous sommes...

 

Chemin de montagne

 

 

"Quand arrivons-nous?" demande le jeune disciple à son maître, tandis qu'il marchent sous la pluie, le ventre creux et les pieds froids. " Mais... répond le maître, nous sommes déjà là où nous devons être."

 

 

De l'aube, il reste des creux remplis d'ombres et l'air frais qui enserre mes cuisses. Quelque part vers la gauche, une vache meugle et, dans ce peu de lumière, on dirait un cri ancien.

À terre, sous la paille et les fientes, une vieille chape de béton continue de noircir; en la dépassant, j'arrive au chemin de terre. Je regarde le sol où une plante de bruyère appuie ses boules violettes contre mes pieds. Levant la tête, je pars.

 

je souffle,

 le vent me souffle

 les cheveux dans les yeux

 

Trois heures de marche. En pleine forêt, lacet par lacet. Le dos chatouillé de sueur, le souffle court. L'impatience et la douleur dans chaque pensée. C'est dur, mon corps est lourd. Mes poumons sont des poches douloureuses et les joues brûlent, affreux. Il ne reste de moi que cette pesanteur incapable, suante et suffocante. Dans ma poitrine un cri de rage étouffe: ce « chemin à l'odeur de noisette » dont je me faisais une joie m'est rendu insupportable par la lourdeur de chaque pas.

Je songe à m'arrêter et j'hésite en titubant vers l'herbe. Mes genoux, qui ne savent de toute façon plus comment pousser ce poids encore et encore un peu plus haut, se plient tout seuls. Le visage brûlant je m'affaisse sur le sol et contre le sac à dos.

La paix descend sur moi, soulagée.

La sueur refroidit vite sur mon ventre à l'air, mais mes cuisses humides coincent dans le jean incommode. J'enrage, comme la gamine que j'étais quand les fringues coinçaient à l'habillage. La peau frappée par mon coeur toujours énervé, je tourne la tête et regarde à travers les arbres la hauteur que j'ai prise. Le petit toit des maisons, la rivière et les rares mouvements de circulation. Tout ça un peu plus petit, un peu plus loin de moi.

Le ciel est large. Mon souffle, le bourdonnement de mes tempes et le vent sont les seuls bruits de ma pause.

 

allongée avec les grillons,

 le trou dans les nuages

 se referme

 

 

Je suis au sommet.

Le ciel bleu posé sur toute chose me regarde de toute son immensité.

La lumière de l'horizon blanchit les lointains comme un souvenir.

Le silence, où ne parle que le vent et les bruissements de ce qu'il remue, me semble étonnement humain. Comme le souffle d'une personne présente à mes côtés.

 

pisser

 avec les grillons

 et boutons d'or

 

 

Le soleil m'entoure et suit le rythme de ma marche. Je regarde obstinément le sol et mon ombre pour reposer mes yeux. Sous mon chapeau brûlant, je sens mes cheveux se coller. Les cailloux crissent sous mes pieds, j'écoute ce qu'ils racontent et puis je pars dans une rêverie...

 

Derrière la falaise, un petit filet de rivière coule, humidifiant la roche, puis l'herbe, créant de la mousse aux antennes délicates. Je m'assois sur le sol dur, présent et fidèle, et quand je soulève mes pieds déjà douloureux, je sens le sang battre dans mes orteils.

 

grand ciel bleu,

 la fourmi me pique

 entre les orteils

 

 

Montant de la forêt au pied de la montagne, un murmure de branches, de vent et d'animaux. J'ai l'impression que l'ennui et la morosité qui s'étiraient sur ma peau jusqu'alors se diluent dans les odeurs de terre et dans la poussière qui monte des pierres. Près de moi, barrant la boue séchée qui entoure la flaque, la trace d'un vélo. Je la regarde un peu incrédule. Elle me semble d'un autre monde, d'un autre temps.

 

 

Perdue dans mes pensées, j'entends ma bouteille chuter, renversant quatre grosses goulées par terre. Surprise, mon corps se soulève sous la décharge d'adrénaline. Et je l'ai déjà relevée. Dans ma main, le plastique bleuté brille. Je regarde distraitement le paysage volcanique et verdoyant dessiné sur l'étiquette. Il me semble sans consistance, éloigné de toute la réalité qui m'entoure. Je renoue mon lacet et me relève. Le dos un instant douloureux sous la charge qu'il avait si facilement oubliée.

 

Le vent est doux, facile à respirer.

 

Après une heure de marche, le paysage à de nouveau changé. Les pentes sont pleines d'une herbe courte et les arbres sont petits et noueux, sans cesse entourés par un vent blanc.

 

j'essuie la sueur de ma joue,

 mon ombre immense

 aussi

 

Je m'arrête un instant. Une feuille passe, tourbillonne. Au coup de vent un plastique frémit dans le fourré. Il brille rouge et jaune. « El Dorado », je lis sur cette aile déchirée qui bat sèchement. Je l'arrache à sa branche et la froisse en boule pour la mettre dans ma poche. Elle se défroisse aussitôt et je dois l'enfoncer bien au fond pour qu'elle se tienne tranquille.

 

Je sens que quelque chose a changé dans l'air. Le ciel semble m'entourer et le vent porte l'odeur de la pluie. Je presse le pas, à la recherche d'un arbre contre lequel je pourrai m'asseoir.

 

La pluie tombe régulière sur les feuilles. La montagne est devenue grise. Mon souffle est calme, et en dessous de moi, je sens le cœur de la terre battre lentement.

 

 

 

 

 

 

Anne Koch, Le Grazo, 56250 ELVEN. Tel: 06.04.52.13.97

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